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La poétique du septième art

Et si la poésie du cinéma ne résidait pas uniquement dans les mots ou les récits, mais dans une lumière, un silence, un plan qui demeure en nous ? À travers le cinéma poétique, cet article explore la manière dont certaines images dépassent la narration pour toucher la mémoire, la perception et l’émotion du spectateur.

ART DE VIVREART CONTEMPLATIF

Chris Jean

7/16/20267 min temps de lecture

Une pluie tombe lentement sur une campagne silencieuse. Un cheval immobile se dessine dans la brume. Une flaque reflète un ciel gris à peine traversé par le vent. Pour le spectateur, l’expérience peut sembler insignifiante. Et pourtant, cette lumière, ce mouvement presque imperceptible de l’herbe, ce visage perdu dans ses pensées peuvent demeurer en lui bien après la projection.

Certains films possèdent cette capacité particulière à nous hanter par leur esthétique discrète, émotionnelle et romantique…

Cela révèle une parenté entre le cinéma et la poésie qui n’est pas seulement métaphorique. Depuis les débuts du septième art, critiques, philosophes et cinéastes tentent de comprendre pourquoi certaines œuvres produisent une émotion qui dépasse leur narration.

En littérature, la poésie naît du rythme, des images, des métaphores et des silences entre les mots. Au cinéma, elle surgit d’un mouvement de caméra, d’une lumière qui change imperceptiblement, d’un plan qui dure quelques secondes de plus que prévu.

Voir autrement

Le cinéma est souvent présenté comme l’art de raconter des histoires. Les scénarios, les rebondissements et les personnages occupent une place centrale dans la manière dont nous en parlons. Nous résumons facilement un film en racontant son intrigue. Pourtant, cette approche atteint rapidement ses limites.

Comment transmettre l’émotion créée par un rayon de soleil traversant une fenêtre ? Comment expliquer pourquoi un simple plan de pluie peut parfois nous émouvoir plus profondément qu’une scène spectaculaire ? Ces questions révèlent une distinction fondamentale entre ce qui est raconté et la manière dont cela est montré.

Le critique et théoricien André Bazin fut l’un des premiers à défendre l’idée selon laquelle le cinéma entretient une relation privilégiée avec le réel. Pour lui, la force de l’image cinématographique réside moins dans sa capacité à démontrer que dans sa puissance d’évocation.

Cette conception influencera profondément plusieurs générations de cinéastes. Elle trouve un écho particulier chez ceux qui refusent le montage démonstratif ou les effets spectaculaires au profit d’un regard plus contemplatif.

Lorsque le temps devient matière

Il s’agit peut-être de l’une des caractéristiques les plus saisissantes du cinéma poétique : il modifie notre perception du temps.

Dans notre vie quotidienne, tout semble s’accélérer. Les informations s’enchaînent sans interruption. Les images défilent à une vitesse vertigineuse. Les réseaux sociaux encouragent l’instantanéité et la consommation rapide des contenus.

Le cinéma poétique emprunte exactement le chemin inverse. Il ralentit et accorde au regard le temps nécessaire pour rencontrer les choses. Plusieurs films d’auteur illustrent brillamment cette approche. Nous pouvons penser à Manchester by the Sea, de Kenneth Lonergan. Près de dix ans après sa sortie, le film n’a pas vieilli et tire sans doute une partie de son intemporalité de sa lenteur.

Dans l’œuvre d’Andreï Tarkovski, la pluie peut durer plusieurs minutes. Dans les films de Yasujirō Ozu, une théière, un corridor vide ou la façade d’une maison constituent des respirations entre deux scènes. Terrence Malick filme l’herbe, les arbres et la lumière avec une attention qui semble suspendre le récit lui-même. Quant à Wong Kar-wai, il transforme les rues, les néons et les ralentis en fragments de mémoire.

Les images qui demeurent

À bien des égards, le cinéma et la poésie s’accordent, pour le plus grand plaisir des amateurs du septième art. À l’image d’un poème, un film peut créer un espace dans lequel plusieurs significations coexistent. Sa puissance provient précisément de ce qu’il laisse en suspens.

Le philosophe Gaston Bachelard, bien qu’il n’ait pas écrit spécifiquement sur le cinéma, a montré comment les images poétiques éveillent en nous un imaginaire profondément personnel. De nombreux cinéastes semblent partager cette intuition. Ils ne filment pas seulement les choses pour ce qu’elles sont, mais pour ce qu’elles éveillent.

Une émotion qui échappe aux mots

Les neurosciences contemporaines éclairent certains mécanismes liés aux émotions provoquées par les images. Notre cerveau ne traite pas une image comme une simple information. Il mobilise simultanément la mémoire, les émotions, l’attention, les sensations corporelles et les associations inconscientes. Une image cinématographique agit ainsi sur plusieurs niveaux de perception avant même que nous commencions à l’interpréter.

Mais la poésie du cinéma ne réside pas uniquement dans notre cerveau. Elle naît également d’une rencontre singulière entre une œuvre et la personne qui la regarde. Deux spectateurs peuvent contempler exactement le même plan et y découvrir des émotions radicalement différentes.

La poésie réside dans cette part d’indétermination. Dans ces séquences où le réalisateur accorde sa confiance au regard du spectateur, préférant suggérer plutôt qu’expliquer, faire ressentir plutôt que démontrer.

Quatre cinéastes de la poésie

Si certains films ressemblent à des poèmes, c’est parce que certains cinéastes ont choisi d’éloigner leur art du territoire de la narration pure, accordant davantage leur confiance à la perception qu’au récit. Andreï Tarkovski, Yasujirō Ozu, Terrence Malick et Wong Kar-wai sont considérés comme des références dans ce domaine, chacun laissant la poésie s’exprimer à travers son propre langage.

Avec Andreï Tarkovski, cette idée atteint une forme de radicalité. Le plan n’est jamais un simple fragment narratif, mais une durée vécue.

La pluie, le feu, la boue et le vent ne sont pas des décors : ce sont des éléments sensibles. Dans Stalker ou Nostalghia, le cinéma constitue une expérience sensorielle continue, d’où sa célèbre expression : « sculpter le temps ».

Chez Yasujirō Ozu, la poésie naît, au contraire, de l’immobilité. Les actions sont ordinaires : une famille, une théière, une conversation interrompue. Mais le sens se déplace ailleurs, dans les ellipses, les plans fixes et les espaces vides. Les célèbres « pillow shots » — corridors, maisons désertes, objets silencieux — suspendent le temps.

Chez Terrence Malick, la poésie est intérieure. La voix off se mêle aux images comme une pensée en train de naître. Dans The Tree of Life ou Days of Heaven, la narration se dissout au profit d’une expérience sensorielle du vivant.

Le plan fait davantage ressentir qu’il ne représente.

Wong Kar-wai, quant à lui, travaille la mémoire. Le mouvement est souvent ralenti, fragmenté, comme retenu. Les corridors, les néons et les fenêtres embuées créent un monde d’images persistantes. Dans In the Mood for Love, l’histoire importe moins que le retour obsessionnel des gestes, des regards et des absences. Ici, la poésie naît de la répétition et de ce qui demeure inexprimé.

Chez tous, nous retrouvons la même rupture : le refus du cinéma comme simple machine narrative. L’histoire n’est pas supprimée, mais déplacée. Elle constitue un support parmi d’autres, au service d’une expérience plus vaste.

Le cinéma, dernier art poétique populaire

Si le cinéma entretient une relation aussi étroite avec la poésie, c’est également parce que, malgré ses transformations industrielles et numériques, il reste l’un des derniers arts capables de toucher un large public tout en préservant une dimension esthétique complexe.

La poésie littéraire s’est progressivement retirée de la sphère populaire. Elle s’est spécialisée, se refermant parfois sur elle-même au sein d’espaces éditoriaux restreints. Le cinéma, quant à lui, a conservé une exposition massive. Il est regardé, partagé et discuté à grande échelle.

Bien entendu, de nombreuses œuvres n’appartiennent pas à la catégorie du « poétique ». Certains films sont fortement narratifs et structurés par les codes de l’écriture cinématographique classique. Dans cette perspective, la question de ce que nous recherchons dans les images demeure plus pertinente que jamais.

La réponse ne réside peut-être pas dans une opposition entre narration et poésie, mais dans leur coexistence. En définitive, ce qui unit ces « films-poèmes » n’est pas l’absence d’histoire, mais l’existence d’un reste. Quelque chose qui dépasse la signification immédiate. Une image qui poursuit son travail en nous après la fin du film.

Et c’est précisément là que le cinéma rejoint définitivement la poésie : dans ce qui demeure après la projection.

Références

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Rascaroli, L., & Murphy, J. (dir.). (2020). Theorizing Film Through Contemporary Art: Expanding Cinema. Amsterdam University Press.

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Walley, J. (2020). Cinema Expanded: Avant-Garde Film in the Age of Intermedia. Oxford University Press.

Pagello, F. (2020). Quentin Tarantino and Fi

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